G. – La nature de vos relations avec la Chine est donc la clé de votre reconnaissance sur la scène internationale. Comment travaillez-vous à l’amélioration de cette situation ?
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M. C. L. L. – Nous essayons de progresser dans nos échanges économiques et diplomatiques, tout en ambitionnant d’influencer la Chine et sa population dans une évolution vers un modèle de société taïwanais.
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Depuis deux ans, cinq rencontres ont été organisées et 16 accords ont été signés avec la Chine continentale, notamment dans le domaine des transports aériens (370 vols par semaine qui relient Taïwan à 27 villes de Chine et un projet d’extension à 500 vols par semaine). C’est un objectif très important pour nous, car cela permettra aux entrepreneurs étrangers qui viennent en Chine de pouvoir rallier Taïwan depuis la Chine sans créer de problèmes diplomatiques.
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Cette année, le 29 juin, deux accords commerciaux historiques ont été signés entre Taïwan et la Chine continentale, l’un portant sur la coopération économique et l’autre sur la coopération en matière de protection intellectuelle.
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Il faut savoir qu’à ce jour 200 milliards de dollars de capitaux taïwanais sont investis en Chine. Ils ont permis la création de 91 000 entreprises et de 23 millions emplois, impactant, de fait, l’économie chinoise. Malgré cela, nous n’avons aucune garantie sur ces investissements. Ces deux accords en cours de négociation sont, donc, très importants pour Taïwan, mais également pour la Chine. Ils permettront une meilleure reconnaissance du rôle et des intérêts économiques de la présence taïwanaise sur son sol.
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Nous sommes heureux des changements que connaît la Chine continentale, bénéfiques pour nous. Cela étant, tant que la Chine manifeste comme principal objectif stratégique son intention de récupérer Taïwan, nous ne pourrons progresser sur la voie d’une relation sereine avec elle.
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C’est pour cela aussi que le président Ma Ying-jeou a provisoirement mis de côté le débat sur la souveraineté de Taïwan. En échange de quoi nous attendons de la Chine qu’elle ne nous affuble plus du qualitatif de « province rebelle ». Et force est de constater que depuis un an on n’entend plus parler de « province rebelle » à notre sujet, ce qui représente une grande avancée diplomatique.
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Grâce à la politique de pragmatisme développée par notre président depuis ces deux dernières années, les tensions politiques et militaires se sont réduites, et les relations entre la Chine et Taïwan se sont améliorées, notamment au travers des échanges et des contacts entre populations.
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Taïwan accueille chaque année près d’un million de touristes de Chine continentale, ce qui est très bénéfique pour son développement économique. Le phénomène le plus insolite à observer, c’est que ces derniers sont très friands des débats politiques télévisuels qu’ils ne retrouvent pas en Chine continentale. La population de Chine continentale s’émerveille régulièrement des différents aspects de la vie taïwanaise, notamment d’un point de vue culturel, puisque Taïwan a préservé la culture traditionnelle chinoise.
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Géographiquement, Taïwan se situe au carrefour entre la Chine, l’océan Pacifique, le Japon, la Corée ; c’est pour cette raison que le respect du pluralisme culturel y est fortement ancré. La créativité et le dynamisme, liés à ce respect du pluralisme culturel, sont des valeurs que nous souhaiterions voir un peu plus adopter par la Chine. Et nous espérons par ces différents échanges influencer la Chine dans ce sens.
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Ces échanges touristiques devraient aboutir à une évolution des mentalités, notamment parce que les Chinois vont se rendre compte des avantages de la vie taïwanaise. Je pense donc que nous en récolterons les fruits à l’avenir.
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Cette influence est également valable inversement, à savoir que chaque année 8,5 millions de Taïwanais se déplacent à l’étranger dont 50 % en Chine continentale. Beaucoup d’entre eux font leurs affaires en Chine continentale. Taïwan contribue, donc, de plus en plus à l’économie de la Chine continentale (38 % des exportations de Taïwan sont destinées à la Chine, 89 % des produits informatiques en Chine continentale sont investis par les Taïwanais…).
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D’autre part, beaucoup de fonctionnaires taïwanais retraités sont engagés par l’administration chinoise pour conseiller le pays dans l’application des réformes dans divers secteurs (fiscalité, douane, etc.).
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L’influence de Taïwan en Chine se fait également ressentir dans le domaine culturel. C’est la raison pour laquelle nous sommes fières de constater les progrès de la Chine, car nous y sommes pour quelque chose. Et la Chine ne pourra résister très longtemps à la demande croissante de liberté et de démocratie.
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Aujourd’hui, nous souhaitons entretenir une relation stable avec la Chine. C’est pour cela que Taïwan et le président Ma Ying-jeou ont lancé une trêve diplomatique avec la Chine.
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Mais malgré ces efforts entrepris par Taïwan, nous sommes toujours confrontés à des difficultés dans nos relations avec la Chine, qui continue malgré tout à nous humilier.
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Par exemple, récemment, au Festival de cinéma de Tokyo, la Chine a fait en sorte que nous ne puissions participer à ce festival en tant que représentant de Taïwan seul. Elle souhaitait voir inscrit « Taïwan-Chine » sur les documents officiels. Pour le peuple taïwanais, nous avons ressenti cela comme une humiliation et, surtout, comme une injustice, puisque ce n’était pas la première fois que nous y participions.
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Mais nous pouvons aussi constater un certain nombre d’améliorations dans nos relations avec la Chine, notamment dans les relations économiques, commerciales, les échanges touristiques, universitaires, etc., bien qu’elle continue de nous humilier – situation difficile à vivre pour nous. Ce manque de respect et de considération de la part de la Chine à notre encontre est une des raisons pour lesquelles certaines personnes à Taïwan souhaitent couper les liens avec la Chine. Nous nous sommes développés sans eux et, aujourd’hui, ils continuent de nous humilier tout en prétendant que nous sommes une de leurs provinces. C’est une situation difficilement acceptable.
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La Chine a plusieurs visages, ce qui n’est pas facile à gérer diplomatiquement parlant. C’est un grand pays qui est en passe de devenir la deuxième économie du monde, mais c’est aussi un pays avec des grands écarts sociaux (sur les 100 millions de personnes dans le monde qui vivent avec moins d’un dollar par jour, plus de 60 % sont en Chine continentale). De plus, au regard de ce nouveau statut de grande puissance, ne serait-il pas nécessaire et logique que la Chine assume plus de responsabilités, notamment dans les domaines de l’environnement, de la démocratie, de la liberté, du respect des droits de l’Homme, etc. ?
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De notre point de vue, Taïwan cherche à aider la Chine à tendre vers des valeurs universelles, et je suis sûr qu’à l’avenir (plus ou moins proche) nous pourrons vivre en bonne intelligence.
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Le développement positif des relations avec la Chine est donc en cours, mais il y a encore des accrocs.
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