5/La diplomatie économique des entreprises
parFrançois Pitti
Vice-président des alliances stratégiques d’un groupe du CAC 40 et conseiller du commerce extérieur.
L e magazine américain Wired prônait en octobre 2010 l’enseignement de sept nouvelles disciplines jugées indispensables pour comprendre le XXIe siècle. En bonne place figurait la diplomatie non étatique, en particulier celle des entreprises.
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Le monde nouveau, globalisé et interconnecté, est tridimensionnel. Les États, concentrant les pouvoirs jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, ont vu leur nombre multiplié par quatre depuis. Leur puissance relative, diluée, a diminué d’autant. L’endettement public endémique depuis une génération, hors grands émergents ou pays rentiers, a accentué cette tendance. Dans le même temps, l’émergence de groupes multinationaux – en accélération depuis les années 1970 – s’est traduite par l’apparition d’acteurs plus puissants que nombre de pays. Enfin, l’explosion d’Internet a permis pendant la dernière décennie l’essor d’influentes tribus mondiales fédérant les idées, les opinions, parfois les idéologies.
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Durant la Guerre froide, de nombreuses relations interétatiques se structuraient autour des relations des deux superpuissances et de leurs blocs respectifs. Deux générations plus tard ce sont près de 1 000 acteurs (les 300 plus grands États et régions, les groupes des Fortune 500 et les 200 ONG ou mouvements d’opinion dominants) qui façonnent les grandes tendances. Tous évoluent dans un mouvement brownien modelé par les millions de liens tissés entre les trois dimensions.
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Deux aspects deviennent fondamentaux dans ce monde instable et « liquide ». Chaque acteur, multipliant de fait les interactions, cherche à maximiser le gain induit par des relations constructives (partenariats) et à minimiser les conflits.
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Cette double priorité correspond précisément aux deux piliers de la diplomatie. Dans un environnement en pleine transformation, les entreprises y ont un recours croissant.
Pourquoi une diplomatie économique d’entreprise ?
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Les entreprises doivent s’adapter au nouveau paradigme et les structures classiques de relation avec l’extérieur, quoique nécessaires, ne suffisent plus.
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Les vecteurs traditionnels de la publicité et de la communication sont souvent trop passifs dans un monde mouvant. Ils ne sont, dans leur forme originelle, plus adaptés à un besoin de réaction immédiat lors des interactions avec les États ou avec les millions de « consommacteurs » qui se fédèrent rapidement.
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Par ailleurs, les fonctions « relations extérieures » et « lobbying » qui peuvent influer sur les normes, les règles et parfois les lois sont souvent perçues par les opinions publiques comme tentant indûment d’influencer la souveraineté étatique – cela même lorsque l’État sollicite les avis des industriels.
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La diplomatie économique des entreprises tente de répondre à des besoins nouveaux en combinant plusieurs éléments jusqu’ici disjoints :
• elle s’inscrit dans le long terme tout en réagissant en temps réel ;
• elle a trait principalement à des relations hétérogènes (entreprises-États, entreprises-ONG, sociétés-mouvements d’opinion…) ;
• elle a un rôle préventif dans un monde où les conflits se banalisent.
En outre, elle partage avec la diplomatie classique trois caractéristiques fondamentales : elle se focalise en priorité sur les interactions transnationales. Elle est décidée au plus haut niveau des organisations : États, sociétés ou associations. Enfin, elle accorde une importance stratégique à la perception internationale.
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La diplomatie économique sert les objectifs clés des entreprises, au premier chef desquels la valorisation globale de la société.
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La perception de valeur des entreprises a beaucoup évolué en quelques décennies. D’abord mesurée à l’aune du périmètre et donc des ventes, elle a rapidement pris en compte les profits nets actualisés, puis la capitalisation. Au-delà du poids boursier, la valeur commence à intégrer le rayonnement de la marque et la réputation des sociétés. Les enjeux sont considérables dans un monde bombardé d’informations où – paradoxalement – la marque permet de se « dé » marquer. Le cabinet Interbrand a publié en septembre 2010 son classement des 100 plus grandes marques mondiales. Coca Cola s’y adjuge la première place avec une valorisation estimée à 70,4 milliards de dollars. La marque Toyota, impactée par l’image catastrophique en février 2010 du rappel de huit de ses modèles (pour des problèmes de pédale d’accélérateur) perd 16 % à 26,2 milliards de dollars. Le Reputation Institute de plus en plus suivi par les associations de consommateurs épingle également Toyota et en fait un cas d’école sur son site Internet. Enfin, BP se voit bouté hors du classement suite au désastre écologique américain Deepwater tandis que son concurrent Shell grimpe de près de dix places.
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Signe de l’imbrication croissante des sphères politique et économique, les diplomaties économiques influent sur les diplomaties politiques. Les dynamiques à l’œuvre sont très diverses.
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Dans le cas BP, la crise a provoqué une tension politique palpable entre les États-Unis et la Grande-Bretagne. On se souvient des frictions entre Barack Obama et le gouvernement de Gordon Brown lors des attaques répétées du président américain envers l’ancien British Petroleum (tentant difficilement de sauvegarder son nouveau positionnement de Beyond Petroleum).
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Le cas Toyota, quoique différent, est également symptomatique de la forte corrélation entre la marque de grandes entreprises et l’image des États. Quelques jours après avoir présenté ses excuses devant le Parlement américain, le P.-D.G. Akio Toyoda a fait de même envers la Chine. Loin d’être soutenu par le gouvernement japonais, la société devenue symbole de la qualité made in Japan s’est fait vertement rabrouer par le ministre des Affaires étrangères Katsuya Okada ainsi que le ministre des Transports Seiji Maehara. Pour eux, à travers Toyota, c’est l’image du Japon qui était ternie.
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Les déboires des géants automobile et pétrolier illustrent l’interdépendance des diplomaties économiques des pays et des entreprises et la nécessité pour les acteurs privés et publics d’intégrer cette imbrication dans leur stratégie.