Tout comme pour les pays du G7, la diplomatie économique des grandes puissances émergentes doit s’adapter à la mondialisation, et à l’estompement des limites qu’elle entraîne entre les sphères interne et externe. À l’ère de la mobilité des biens, des personnes et des capitaux, cette diplomatie doit constamment se « décentrer », pour intégrer les revendications de divers groupes de pression diffus, qui se substituent à un « intérêt national » défini de manière trop étroite. Là encore, il faut nuancer le propos, selon que l’on considère des États dirigés par un pouvoir exécutif fort ou par des majorités parlementaires. Il faut aussi tenir compte du degré d’autonomie de l’administration – ministère des Affaires étrangères et ministères « sectoriels » chargés de l’Économie et des Finances – par rapport au pouvoir politique. L’existence de traditions diplomatiques bien établies atteste de cette autonomie, comme le montrent les exemples de l’Itamaraty au Brésil ou du MID en Russie [9][9] Ces deux ministères des Relations extérieures possèdent....
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Cela ne signifie pas pour autant que les États aient renoncé à toute prérogative régalienne en matière de diplomatie économique. Celle-ci reflète in fine la politique économique mise en œuvre sur le plan interne, et il ne faut pas négliger la dimension coercitive de l’« arme économique », surtout lorsqu’elle est utilisée à des fins politiques [10][10] L’acceptation par la Chine et la Russie des sanctions.... De plus, certaines questions comme l’énergie mettent en jeu des intérêts géostratégiques tellement importants, que ces derniers priment souvent sur les considérations purement commerciales, et relèvent en dernier ressort des instances politiques [11][11] On en a eu une illustration en 2005 lorsque le Congrès.... Enfin, les États conservent la haute main sur les questions financières et monétaires, perçues comme des attributs essentiels de la souveraineté. Le débat sur la « guerre des monnaies » et l’absence de consensus au sein des pays du G20 sur les causes des grands déséquilibres de balances courantes – tantôt attribués à la sous-évaluation de la monnaie chinoise, et tantôt à l’endettement excessif des ménages américains – illustrent la permanence d’antagonismes latents, qui relativisent la vision irénique d’un monde entièrement pacifié par le commerce [12][12] Ces antagonismes soulignent aussi en creux les « ratés »....
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Mais en définitive, la capacité à se projeter à l’extérieur – ce que Joseph Nye appelle le soft power – est beaucoup plus tributaire de la puissance financière, et de l’attractivité per se d’une économie, que de vaines gesticulations politiques. À cet égard, les lois d’airain de l’économie finissent toujours par l’emporter sur les constructions idéologiques. C’est ce que montre l’échec du projet de Nouvel ordre économique international (NOEI), défendu par les pays du Sud dans les années 1970, et le succès, a contrario, des coalitions à géométrie variable entre plusieurs pays émergents dans les années 2000. Dans le premier cas, l’entente entre pays en développement, réunis au sein du G77, était fondée sur la revendication d’un « droit générique au développement » et sur une opposition systématique aux pays du Nord. Mais cette entente a rapidement achoppé sur l’hétérogénéité des situations propres à chaque pays [13][13] Le G77 rassemblait à la fois des pays exportateurs.... Dans le second cas, le G20-Sud constitué autour du Brésil a réussi à « casser » la mainmise des États-Unis et de l’Union européenne sur l’OMC [14][14] Le blocage de la conférence de l’OMC à Cancún en septembre..., à partir d’un constat partagé entre les 20 pays réunis à cette occasion. Le succès de cette « coalition de seconde génération », selon l’expression de Philippe Marchesin [15][15] Voir P. Marchesin, La Revanche du Sud, Paris, L’infini,..., repose sur le pragmatisme, le caractère ciblé des revendications et l’acceptation d’éventuelles divergences sur d’autres questions.
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À ce propos, la percée diplomatique de la Chine en Afrique dans les années 2000 doit être jugée à l’aune de ce schéma interprétatif, sur la base d’un pragmatisme assumé et de l’acceptation de différences idéologiques – notamment en matière de gouvernance politique – qui n’empêchent pas de développer des partenariats sur le plan économique. Certains parlent même d’un Consensus de Pékin [16][16] Voir J. Ramo Cooper, The Beijing Consensus, The Foreign..., qui se substituerait au Consensus de Washington, pour décrire cette nouvelle relation sino-africaine. Ce Consensus serait fondé sur le respect de la souveraineté politique et sur la non-ingérence dans les affaires intérieures du pays partenaire. En un sens, c’est une réactualisation des principes de la Charte de Bandung, énoncée en 1955 à l’issue de la conférence du même nom, qui avait jeté les bases du mouvement des non-alignés. Mais, si le discours officiel n’a pas tellement changé, depuis les voyages de Zhou Enlai en Afrique jusqu’à ceux de Hu Jintao, les relations sino-africaines s’inscrivent aujourd’hui dans une logique totalement désidéologisée. Les communiqués publiés à l’issue des sommets sino-africains, dont le premier s’est déroulé à Pékin en novembre 2006, mettent l’accent sur des initiatives concrètes, comme la réduction de la dette des pays africains, et évitent à dessein les questions polémiques.
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On retrouve cette approche pragmatique chez une puissance moyenne comme la Turquie, dont le dynamisme économique et la position géostratégique exceptionnelle, à cheval entre plusieurs continents, identités et cultures, lui ouvre les horizons d’une diplomatie multipolaire, d’inspiration néo-ottomane. À défaut d’intégrer complètement l’espace européen et de se fondre dans cet espace, où sa spécificité islamique et son poids démographique font peur, la Turquie s’érige en puissance autonome, axant tous ses efforts sur la promotion de ses intérêts économiques et commerciaux. Sous l’égide de son nouveau ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, la diplomatie turque est devenue le meilleur allié des Tigres Anatoliens, ces entrepreneurs du BTP et du textile, proches des milieux islamo-conservateurs de l’AKP, qui sont partis à la conquête des marchés étrangers, du Maghreb à l’Asie centrale, en passant par les Balkans, le Proche-Orient et la Russie. De plus, « utilisant l’Organisation de la conférence islamique (OCI), Ankara a signé de nombreux traités de libre-échange et des accords de libre circulation avec près de 60 pays [17][17] Voir G. Perrier, « Les nouveaux horizons de la diplomatie... ». Dans un habile renversement de perspective, c’est la diplomatie classique qui se met ici au service de la diplomatie économique, cette dernière permettant en retour de consolider une influence régionale, voire mondiale, en accord avec le concept de « profondeur stratégique » défendu par Ahmet Davutoglu [18][18] Selon Davutoglu, la « profondeur stratégique » de la....
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Dans un registre similaire, les relations d’interdépendance en matière énergétique entre l’Union européenne et la Russie, à travers des projets structurants comme les gazoducs Nord Stream et South Stream, qui relient directement les pays consommateurs du Nord et du Sud de l’Europe aux terminaux gaziers du géant Gazprom [19][19] En contournant les pays de transit (Biélorussie, Ukraine)..., participent pleinement à la renaissance d’une diplomatie russe qui retrouve pied en Europe. Ces projets sont mis en valeur par la Russie pour promouvoir un « agenda » d’intégration multidimensionnel avec le Vieux Continent, à travers des initiatives comme le « traité de sécurité européenne », proposé par le président russe Dmitri Medvedev. Il est trop tôt cependant pour dire si ces initiatives préludent à la construction d’un véritable espace commun entre la Russie et l’UE, ou si elles reflètent simplement des préoccupations de bon voisinage, et le souci de donner un habillage juridique à des rapports de type « clientfournisseur ».
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Quoi qu’il en soit, tous ces exemples montrent la dimension duale de la diplomatie économique, qui exprime, d’une part, l’instrumentalisation de l’économie par un État, au service de sa politique de puissance, dans l’acception la plus westphalienne du terme [20][20] Telle que l’envisageait par exemple l’empereur allemand... et, d’autre part, le dépassement inéluctable de la logique stato-centrée, à travers l’insertion de l’économie dans des ensembles géographiques de plus en plus vastes, et la prise en compte d’intérêts non étatiques dans la conduite, sinon dans l’élaboration, de la politique étrangère. Les puissances émergentes n’échappent pas à cette dualité, qui va de pair avec l’affaiblissement tendanciel de l’influence des États sur les acteurs non étatiques [21][21] Ce n’est évidemment pas le cas des acteurs étatiques,.... À l’exception des BRIC, dont la diplomatie s’est forgée au fil des décennies, à mesure que leur puissance s’affirmait (ou se réaffirmait), pour nombre de puissances émergentes « moyennes » comme le Mexique, la Corée du Sud ou l’Indonésie, cantonnées auparavant dans une attitude passive de paradigm takers, l’enjeu essentiel consiste aujourd’hui à trouver un positionnement qui reflète cette dualité, sans susciter la méfiance des puissances établies. Dans ce contexte, la construction d’une Realpolitik adaptée aux enjeux du XXIe siècle, entre multilatéralisme de façade et multipolarité effective, passe de plus en plus par la dissociation entre la sphère géostratégique, où l’asymétrie est manifeste avec l’Hégémôn américain et ses challengers immédiats [22][22] De surcroît lorsque ces pays sont liés par des alliances... (Chine, Russie), et la sphère économique, où l’utilisation judicieuse de certains « effets de levier » permet d’acquérir un « droit au chapitre » dans les enceintes internationales.
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La montée en puissance des « fonds